MÉMORIAL = IMMORALE

Ce lipogramme (mémorial / immorale + pg ) date d'une dizaine d'années, il n'a malheureusement pas pris une seule ride après les récents attentats en Belgique, France, Danemark...

Mardi 06/06/06, 6h06 :

Ali Boucry, un grand brun Lillois, arrivait par TGV à Paris, laissant fac, R.U, pizzas, sodas, B.U, nanars, nanas, copains du foot, stars du LOSC, … 

Rico Yulba, Lyonnais d’adoption mais pas pur sang, attrapait lui aussi un train pour un boulot qu’on lui avait promis. Il gagnait la start-up d’un ami, à Bondy, a priori conquis par son bagou, mais surtout convaincu par sa motivation hors-pair.

Youri Clab, roux, juif circoncis, aimait surtout courir garçons ou homos du coin, dans un pays où l’on haïssait son prochain. Lui aussi jaillirait d’un Corail ou d’un Ouigo, oubliant à raison un trou à rats sans strass ni sunlights pour un Tout-Paris plus glamour, plus « fashion ».

Loin du brouhaha, Ali lisait un cours sur son PC, absorbant tout au mot à mot, un pur croyant, sans trop d’allant ni a fortiori d’opinion.

Rico tapait illico un charmant SMS à sa sympa tata, qui comptait toujours sur lui à Madrid « un jour prochain » pour l’Assomption, la Toussaint ou un pont Pascal.

Youri arborait un pantalon flashy, un pull mohair fuchsia, un bouc blond par conviction du flamboyant, mais n’avait pour l’instant ni travail ni amour. Trop top, trop cool, loin du BCBG quoi !

Chacun à sa façon, ch’timi du Nord, immigrant du Sud ou  fuyant un pourrissant là-bas, chacun paraissait confiant à souhait dans un futur rassurant, tout à fait passionnant, rayonnant sans stratus ni cumulo-nimbus, chacun affichait sa position, son ambition, son plaisir par un souriant rictus.

Unis dans l’instant par l’aura d’un Tout-Puissant, Crucifix, Coran ou Torah, voisins d’un trivial quai, trois banals inconnus vivant dans un commun anonymat.

Blancs, gris, noirs, grands, ados, pitchouns, papas, mamans, papys ou mamys s’agglutinant par choix ou par obligation si tôt dans un chaud couloir, dans un bouillonnant wagon, dans un chaudron au final si frais, si froid, si glacial…

Tout à trac, d’un coup claquant, d’un boum brutal, la fin sonna dans un sursaut vital, la mort pointa son doigt, frappant un par un au thorax sans distinction, la nuit surgit du jour dans un chaos total. Satan voulait tout, un puissant ouragan, un vrai typhon, son rival a combattu partout, pour tout, pour tous, il a abattu tant d’atouts, il y a cru jusqu’au bout mais là, las, il n’a plus pu ! D’aucuns iront au paradis pour toujours, ma foi !

Trois gars assis aux strapontins dix-huit, vingt-trois, vingt-huit, sont morts aujourd’hui à vingt ans. Ali, Rico et Youri, d’abord surpris, abasourdis puis mourants dans un RER, n’ont plus la baraka…

 

En tentant de reconstituer l’identité des victimes, façon puzzle méthodique, les policiers scientifiques remarquèrent une étrange coïncidence quant aux patronymes: A une lettre près, avec un « E » supplémentaire, ils auraient pu tout aussi bien s’appeler Raoul Béicy, Albéric You, Carole Buyi, Loïc Bérauy ou Eric Albouy, sans que le destin ne les frappe pour autant.

L’existence n’est rien sans chacune de ses lettres, le monde est beaucoup plus raffiné sans haine, l’amour toujours aussi tendre quel que soit son genre…

Mais que serait la vie sans « E » et, surtout, que sera la vie sans eux ?

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